La vie des formes

un article critique de Magdalena Nowotna

Une des activités humaines consiste à traduire l'expérience, 
traduire les sensations en mots, matières et couleurs, construire une chaîne de connexions des formes.

Parfois les évocations et les liens sont construits consciemment, parfois ils font appel simplement par leur existence à des formes et couleurs qui se promènent dans le monde, dans l'espace et dans le temps. Comme des idées, des significations, des concepts, des sons.

L'artiste crée une représentation d'une forme du monde, métaphorisée et transformée, cette représentation se trouve impliquée, 'enchainée', mise dans une chaîne de représentations formant un cheminement, parmi d'autres, qui suit son cours à travers le temps.

La Victoire de Samothrace apparaît en bleu d'Yves Klein, figurative, la couleur étant l'outil de la transformation.

Sur les autres traductions du même artiste la forme de la Victoire est faite de traits et de plages de cette couleur bleu en traçant un arc bleu où une plage, plus dense en bas, se transforme en traits espacés en haut. Un mouvement vertical du bas déploie la forme en 'ailes' en haut alors que le geste de haut en bas peut être associé au geste d'un pinceau dans la calligraphie chinoise.

En dépit de la traduction d'une sculpture en peinture, ces tableaux présentent une vision particulière de l'artiste contemporain, l'instance de cette l'énonciation qui interprète et traduit Nikê en formes bleues des traces de ses sensations. En choisissant les éléments significatifs de la Victoire : un arc se déployant en un mouvement incliné vers le haut, l'artiste construit pour nous une réception identifiée. Il fait appel à l'identité de la Victoire en choisissant des éléments non figuratifs porteurs du sens de la forme.

Le tableau de Claude Barrué, Désir de Vie, crée aussi, semble-t-il, la sensation de la forme Victoire. 

Bleu, blanc et noir retracent un arc qui se développe de bas en haut en se déployant davantage en haut, partant vers d'autres espaces plus lointains.

Cet arc, légèrement incliné en haut, est fait d'un coulement blanc plus large à la base entouré d'un cadre noir solide, plus solide car statique en bas qu'en haut, plus en énergie de mouvement. 

Les traits noirs sur le fond bleu entourent le blanc qui, par ce truchement apparaît comme un chemin, un couloir conduisant vers le déploiement en haut. Un tronc de la forme éveille, par ce procédé, une sensation qui le place dans la chaîne de Nikê.

Envol, panache, audace sont les effets de sens produit différemment selon la conception de l'artiste de Samothrace, Klein ou encore Claude Barrué.

M.N avec la participation de Maya Szybist pour l'iconographie